SOMMAIRE

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  • §.............Introduction

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  • I.............Dimension rationnelle

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  • II...........Dimension irrationnelle

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  • III.........Dualisme ou logique modale ?

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  • IV...........Livre des changements et métamorphoses de l'écrit

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  • V............Une structure structurante

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  • VI...........Les débuts du rationalisme divinatoire dans l'antiquité chinoise

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  • VII.........Le Yi King augure-t'il d'un nouveau paradigme du changement ?


     

    - Introduction

     

    Le Yi King, ou "I Ching", désarçonne, séduit, et continue d'inspirer les théories les plus fécondes. Son mystère déconcerte philologues et chercheurs et résiste à ce jour à toutes les tentatives d'élucidation, de mise à plat, de réfutation, ou d'enfermement dans une catégorie univoque...

    Véritable "embrayeur de penser en rond", cet ancien système divinatoire plonge au coeur de la pensée chinoise, et recouvre une vision du monde d'une modernité étonnante, à la fois intuition pré-scientifique des théories de l’information, et modèle opérationnel, précurseur de la modélisation des systèmes complexes. Pourtant il recèle vraisemblablement d'autres potentialités inédites, inouïes car hors de portée de vue en l'état actuel de nos connaissances.

    Traduits par "Livre des transformations" ou par "Book of Changes", les deux idéogrammes qui composent son nom indiquent qu'il a pour objet les Lois des Transformations :

    -"Yi" désigne un caméléon ou encore la syzygie soleil-lune, ce qui dénote l'idée de transformation, de mutation, de métamorphose. La même idée est métaphorisée sous la forme des deux célèbres emblèmes Ying et Yang, pôles du changement en interaction réciproque et cyclique.

    -"King", qui représente étymologiquement la trame d'un tissu, renvoie à la trame cosmique que tissent le Ying et le Yang, universaux de la loi cosmique. Il désigne l'idée de règle mais aussi de livre, dénomination commune des classiques du canon littéraire confucéen.

     

    Celà se dit Yi King ou encore I Ching chez les anglo-saxons, mais se prononce "JI JING", selon la phonétisation Pinyin...

    Le I Ching s'appelait autrefois Zhou I (ou Djo Hi), c'est à dire littéralement "(les) Changements (de la dynastie) des Zhou", ce pourquoi en Chine l'appelle-t'on encore parfois "ji jing zhou i".

    Le caractère "Zhou" :

     

    I. - Dimension rationnelle

     

    Ce "Livre des Transformations" ( du célèbre nom de la version française de la traduction occidentale par Richard Wilhelm, établie par lui-même conjointement avec Etienne Perrot), est structuré autour de 64 figures de six traits superposés qu'on lit de bas en haut, c'est à dire de la terre vers le ciel. Ces hexagrammes représentent les discontinuités spatiales et temporelles d'un monde fluctuant, transformations réductibles au jeu mutuel incessant du Yin et du Yang, polarités antagonistes en interaction réciproque, dont la loi de révolution circulaire constitue la seule pérennité.

    YIN :

    Ubac, coté obscur de la colline, où se forment des nuages...

    YANG :

    ...Adret, coté lumineux de la colline, où irradie un plein soleil.

    "Un Yin, un Yang, voilà le Tao", célèbre aphorisme du "Grand commentaire" du Yi King, relève d'une pensée de l'interdépendance, issue d'une perception aigüe de l'impermanence qui constitue la trame de la pensée chinoise. Écologique avant la lettre, elle re-situe l'Homme au confluent du Ciel et de la Terre ; métaphoriquement sa juste place selon la triade taoïste "Terre-Homme-Ciel" (voir "La pensée chinoise" de Marcel Granet, "L'homme sous le Ciel" de Serge Desportes, ou les textes de Marie-Ina Bergeron)...

    Les parallèles sont étroits entre le Yi King et l'ancienne chronobiologie chinoise (Feng Shui), science naturelle des cycles de la terre et du ciel, rythmes telluriques ou cosmiques et leurs interactions avec l'être humain, dont les applications privilégiées sont l'urbanisme et la médecine chinoise traditionnels.

    Ainsi l'acupuncture utilise-t'elle pour modéliser le vivant et remettre en accord l'homme avec son environnement cette même théories des cycles, syncrétisme entre l'école du YinYang et la doctrine des Cinq Eléments (Wu-Hsing):

    _ à gauche le cycle Tcheng, celui de la santé (génération),
    à droite le cycle Ko, celui de la pathologie (destruction) _

    En occident, des acupuncteurs cliniciens tels Jean Lavier ont mis en évidence le parallèle étroit entre la structure du Yi King et l'énergétique du vivant, notamment grâce à l'étude comparatiste de son texte avec d'anciens traités d'acupuncture (Neï-Ting Su Wen).


    La recherche biomédicale contemporaine a par ailleurs confirmé certains points des données traditionnelles, donnant lieu à des croisements interdisciplinaires extrêmement féconds.

    Ginseng et thé vert (Yunnan Tuocha) sont désormais entrés dans la pharmacopée occidentale. La chronobiologie chinoise a suscité la naissance d'une nouvelle discipline, la chronopharmacologie. En voulant élucider la troublante réalité clinique de l'analgésie par acupuncture, des médecins mirent en évidence de nouvelles substances cérébrales, les endorphines (ou neuroenképhalines), morphinomimétiques cérébraux naturels, secrétés notamment lors de la stimulation des points d'analgésie répertoriés par l'acupuncture traditionnelle.

    La science des cycles permet aussi d'aménager l'espace, concevoir l'architecture, modeler le paysage, dans le respect de l'environnement, avec la pratique de la Géomancie chinoise, par ailleurs à l'origine du compas de marine (notre boussole).

    Au XVII ème siècle Leibniz remarquera la similitude du Yi King avec son arithmétique binaire, mais aussi que "ses figures mystérieuses montrent quelque chose d'analogue à la création"(Discours sur la théologie naturelle des chinois). On sait depuis que c'est un malentendu, car l'idée de création est d'un apport tardif à la pensée chinoise (sans doute d'origine indienne puis bouddhiste). Il y a par contre bel et bien isomorphisme (correspondance biunivoque, de structure à structure) entre le système du Yi King et l'arithmétique binaire. Celle-ci donnera plus tard, via l'algèbre de Boole et de De Morgan, la cybernétique, qui tout comme le système du Yi King, développe l'idée de processus et de régulation...

    De part sa vision du monde où toute la réalité terrestre, humaine et céleste s'ordonne selon la lois cosmique du changement dont il décrit les cycles, on peut donc dire que le système du livre présente une dimension de modèle scientifique, en tant que précurseur de la Théorie Générale des Systèmes de Von Bertalanffy..

     

    II. - Dimension irrationnelle

     

    Dans un contexte apparemment complètement séparé, le Yi King peut être tiré à des fins divinatoires.

    Livre sacré du taoïsme, sa consultation augure de la justesse d'une prise de décision également dans le monde profane, dans un cadre rituel répété à l'identique qui, matérialisant l'unité de lieu et de temps de la session, offre un repère familier favorisant la nécessaire concentration du consultant. Elle fait intervenir un tirage aléatoire et son interprétation fait appel à la médiation du livre. Quoique reposant aussi sur une technique, celle-ci reste quand à elle, ouverte.

    En Occident, l'usage divinatoire divinatoire du Yi King est particulièrement en vogue depuis les années soixante.

    Lors d'un tirage divinatoire, la séquence de l'hexagramme de départ est réputée s'apparier à la problématique du demandeur, analogue dans sa structure, congruente quand au sens, et en coïncidence de phase quand au temps.

    Au delà de l'homologie frappante entre la situation symbolisée par l'hexagramme et sa propre situation que tout un chacun peut expérimenter lors d'un tirage singulier, cette impression fugitive tend à se dissoudre spontanément.

    Dès lors, les conseils contenus dans les traits mutables de l' hexagramme de départ tombent étonnamment à-propos, ouvrent à la création, débouchent sur l'action, et embrayent sur la vie. Cette convergence et ce couplage dynamique tendront à faire évoluer la situation vers un futur décrit par l'hexagramme de destination ( dit aussi second hexagramme)...

    Sa grande simplicité de manipulation, la pertinence de ses réponses continuent d'étonner, d'attirer, et de séduire. Son avis est souvent perçu comme celui d'un tiers symbolique, médiateur entre conscient et inconscient...

    Ce saisissement, cet éclair de compréhension synthétique semble se reproduire à chaque fois aussi vif, même chez le pratiquant éclairé ! De quoi désarçonner tout autant les tenants du rationalisme que ceux de l'irrationnel ! Les premiers, effrayés, se muent en rationalistes militants, les second, séduits, personnifient aussitôt le Yi King, en lui prêtant une intentionnalité magique (l'augure dit...)

    L'une et l'autre de ces deux attitudes ne sont-elles pas aussi irrationnelles et stériles ?

    L'état de l'art sur le Yi King ouvre heureusement à d'autres alternatives...

    Ouvrant la voie, un psychologue des profondeurs et un physicien quantique, Carl Gustav Jung et Wolfgang Pauli, questionnant conjointement le Yi King divinatoire, ont vu dans la surprenante coïncidence de ses réponses une manifestation de l'âme du monde, ce qui les a conduit à formuler l'hypothèse du principe a-causal de synchronicité.

    Mais une initiation au Yi King embraye aussi nécessairement sur le champs de la didactique des sciences. En effet, ce dernier n'est-il pas apparenté aux modèles chronobiologique de l'acupuncture traditionnelle, imprégnés de l'idée de régulation systémique ?

    Dès lors, il n'est pas étonnant d'y retrouver une ressemblance avec les théories de la complexité (théorie de l'information, modèles catastrophistes et de l'auto-organisation)...

    Ainsi dans le champ de la biologie moléculaire où le code génétique, information s'il en est, correspond point par point, à la structure du Yi King. De tels isomorphismes existent aussi dans le champ des sciences humaines, de l'écologie, ou de l'éthologie, toujours à cause de la prégnance de l'idée de système et d'interaction, comme par exemple dans la problématique de l'observateur humain interférant plus ou moins avec l'objet observé...

    Les découvertes archéologiques en Chine présentent également une perspective immense, des os divinatoires Shang au Yi King sur soie de Mawangdui, prétexte à un fascinant voyage entre oral et écrit, chamanisme et religion, art et échanges culturels avec l'Inde, la Grèce, sur la route de la soie...

    De même, des croisement revivifiants se font jour, confrontant la logique du Yi King à celle de notre philosophie classique, ainsi dans l'ouvrage récent de François Julien, "Procès ou création".

    III. - Dualisme ou logique modale ?

    Il y aurait donc apparemment deux Yi King, défini par deux lectures contradictoires de l'univers, l'une d'ordre scientifique, l'autre d'ordre magique (voir " Actes du Colloque de Cordoue: "Science et Conscience, les deux lectures de l'univers")...

    La tradition post-confucéenne opposera tour à tour ces deux dimensions, de façon antithétique pour l'orthodoxie confucéenne, tandis que le néo-taoïsme, avec les philosophes Wang Bi et Wang Fuzhi, cherchera à les réconcilier dialectiquement, insistant sur l'indissociabilité des deux aspects des lois de l'alternance qui régissent le monde, et qui en décrivent le flux selon une combinatoire répondant à une logique ternaire, non aristotélicienne.

    La pensée chinoise, oscillant entre magie et science sur plus de trois millénaires, est façonnée par le rationalisme divinatoire du Yi King. Son origine est contemporaine de l'âge du bronze. Elle remonte aux ébauches les plus anciennes de l'écriture chinoise léguées par les devins précurseurs des "Chamanes au Livre".

    Des notes de devins gravées sur des os divinatoires, fragments dont l'agencement préfigure déja la structure du Zhou Yi, comportent en effet des exemples de formules divinatoires identiques au texte actuel.



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